• Denis Faïck - Autopsie de la connerie

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    Le sens

    Il est évident que le titre de cet article [1] peut paraître léger, voire humoristique, mais il n’en est rien. Il ne s’agit pas, en effet, de proposer un ensemble de circonstances qui prêteraient à rire (ce n’est pas, plus précisément, la finalité), ou de proposer des histoires drôles. Il ne s’agit pas non plus, loin s’en faut, de constituer une catégorie nommée « Con » en pointant du doigt quelques individus dont on pourrait se gausser, croyant alors, au travers de ces rires, échapper complètement à cette dite catégorie. Le projet est d’essayer autant qu’il est possible de mettre en évidence des aspects de la connerie, et ainsi de déterminer peut-être un fond. Le projet n’est pas simple dans la mesure où tout auteur qui traite de ce genre de sujet doit prendre le recul nécessaire : la modestie et la prudence sont requises.

    L’étymologie

    Étymologiquement, le mot con désigne le sexe de la femme. C’est dans ce sens que le prend Aragon dans son livre Le Con d’Irène. La dérive du sexe à l’insulte est très certainement misogyne. C’est peut-être dans la « passivité » du sexe féminin dans l’acte sexuel que l’insulte trouve son fondement, cette passivité renvoyant à l’inertie physique puis à l’inertie intellectuelle. La connerie est alors, selon cette étymologie, une incapacité d’agir, de réagir, de faire, de résoudre, de construire, de comprendre, etc.

    A quoi renvoie l’insulte ?

    Le mot con renvoie à des considérations d’ordre intellectuel, lato sensu, l’insulte visant alors les capacités de compréhension : résoudre un problème, comprendre un raisonnement, appréhender des règles logiques, utiliser des paramètres pour mener à bien une finalité. Mais un con peut aussi parfaitement mener à bien un processus sans voir que le but est inutile ou vicié. On verra alors qu’un con ne manque pas toujours d’intelligence.

    Le mot con est aussi utilisé pour qualifier l’aveuglement devant l’expérience, qui mène à des jugements illusoires, à des idées banales, à des comportements psychorigides, dogmatiques et bornés.

    On l’utilise également dans le vocabulaire relationnel : un con ne prend pas en considération, ou fort peu, autrui. Il est peu sympathique, dénigrant ou méprisant. Au con manque alors la psychologie nécessaire pour compatir avec les autres. On utilise aussi cette insulte pour marquer la carence culturelle, mais une carence qui est incroyable, peu commune, tant la culture attendue est élémentaire.

    On peut noter que l’insulte qualifie les personnes qui disposent normalement des moyens d’éviter d’être con. On suppose par exemple que les données d’un problème sont utilisables par tous. On ne traitera pas de con celui qui ignore tout d’un sujet particulier, celui qui n’arrive pas à résoudre un problème mathématique complexe, ni une personne victime d’un accident, d’une maladie, ou autre, qui l’empêchent d’utiliser toutes ses capacités.

    On est d’autant plus con qu’on a la capacité de ne pas l’être. Alors je traite l’autre de con parce qu’il devrait savoir, parce qu’il devrait faire. La connerie est impuissance, impossibilité, inertie, inaptitude de l’être à résoudre des problèmes de toute sorte en s’adaptant. Mais cela, insistons, relève de tout ce qui est considéré comme basique. Avec un peu de réflexion …

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    Être con : aveuglement et constance

    Le mot con marque ainsi une incapacité surprenante, un manque étonnant compte tenu de l’aptitude considérée comme commune. L’insulte qualifie celui à qui manque ce qui normalement ne doit pas manquer. ‘Normalement’ désigne ici ce qui est généralisé, commun, partagé, élémentaire. Mais le mot qualifie aussi une connaissance, un savoir-faire qui est légitimement attendu et qui fait défaut, comme on attend d’un médecin une certaine compétence. Mais ce qui frappe est la constance du manque. Un con, en effet, ne tire aucune conclusion de son échec et continue. Il persévère dans son comportement, de même que l’attitude dogmatique fixe l’individu dans une croyance constante qui le met complètement à l’écart des faits. La même attitude fait des ravages chez les technocrates qui appliquent ou mettent au point des règles inapplicables ou totalement imperméables aux situations concrètes. Et ils insistent. Il convient alors de savoir tirer des leçons de l’expérience afin de s’adapter au monde, afin d’adapter la théorie à la pratique, et inversement. Cette adaptation, cette ouverture différencient un con occasionnel et un con qui persiste. Cette persistance est la marque du dogmatisme qui, loin de tirer des leçons de la réalité, reste éperdument attaché à des principes, à une théorie que les faits contredisent manifestement. Il y a ici une impossibilité à rendre la théorie adéquate au réel. La certitude de détenir la vérité exclut toute possibilité d’infirmation, quand bien même celle-ci serait avérée. Si je pose qu’il existe un complot contre moi, il s’ensuit dans ce contexte deux « vérifications » : si certaines personnes me menacent le complot est confirmé, pas de problème. Si personne ne le fait, si tout va bien autour de moi, cela prouve qu’ils cachent bien leur jeu, camouflage qui certifie de plus leur compétence. Dans tous les cas il y a « vérification » du principe. Bien sûr cela pourrait être le cas. Or cela pourrait. La différence est de taille, car le con considère qu’il n’y a pas de conditionnel, mais juste une certitude. Précisons quand même que l’insulte, ici, ne peut qualifier une paranoïa dans le sens pathologique du terme dans la mesure où le trouble prive le malade de la lucidité « rudimentaire ».

    La connerie est une insistance établie que rien ne peut déstabiliser. Considérons la première guerre mondiale. Durant la bataille du Chemin de Dames, pour prendre un exemple significatif, des hommes sont envoyés à une mort inutile [2]. La stratégie, si l’on peut parler ici de stratégie, est inefficace, inappropriée, ridicule car stérile. Or la connerie consiste à maintenir cette « stratégie ». Les officiers supérieurs restent imperturbables face à l’évidence du ratage. Il y a une incapacité de tirer des leçons des faits ; les prérogatives du stratège, son aptitude, son essence est précisément de mettre au point les actions les plus appropriées pour atteindre une finalité, mais ici, le « stratège », dont on est en droit d’attendre cela, en est totalement incapable et n’est pas plus stratège que le premier venu. Il est con ici en ce qu’il ne répond pas aux bases élémentaires de son statut. Et le manque est tellement incroyable qu’il porte à penser que c’était intentionnel. « C’est pas possible d’être aussi con, ils le font exprès. »

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    Un con et son nombril

    Un con a tendance à généraliser : il élargit son ego au reste du monde, pensant alors que chacun doit penser et agir comme lui. L’ego, mais aussi la culture propre, ou ego collectif. Le premier est l’affirmation de la « normalité » de sa propre éducation, de ses principes qui, « normaux », doivent nécessairement convenir à tous ; le second est une sorte de mégalomanie de sa propre culture que les autres peuples devraient adopter, ou devant laquelle il devrait « se courber » : chauvinisme, patriotisme et toutes les dérives qui s’ensuivent. Mais attention de ne pas confondre l’ego individuel dont il est question ici avec un ego hyper développé. Il ne s’agit nullement ici d’évoquer l’égocentrisme, mais l’ego « moyen », l’ego « normal », l’ego commun. Car il suffit qu’il y ait tout simplement ego pour qu’il recherche un moyen d’échapper à la reconnaissance et à la responsabilité de son erreur, de son illusion, de son échec. Alors c’est la quête de l’excuse, du motif, de la justification, et la plupart du temps en ne considérant pas le bon sens élémentaire. Alors l’ego peut finir dans l’échappatoire la plus ridicule et ainsi dans la connerie : j’ai perdu, oui mais j’avais mal dormi, j’avais mal mangé, j’avais le soleil dans les yeux, et l’autre avait triché, certainement, et j’avais mal à l’orteil, etc. Nous sommes tous plus ou moins dans ce cas. Pour éviter ici d’être con, il faut garder sa vigilance, sa lucidité, sa modestie en ne perdant pas de vue le réel. L’ego se justifie en effet par une désarticulation entre ses propos et les faits, entre ses propos et la vraisemblance.

    L’ego, trop fort, finit dans la psychorigidité. Têtu, il ne bouge pas d’un iota. Mais parfois le nombril est trop petit, alors un con, loin d’être enraciné, flotte aux quatre vents, il change sans cesse d’avis, prêt à suivre les propos du premier beau parleur venu. C’est alors sans doute dans les extrêmes que l’on trouve le plus de cons.

    Qui sont les cons ?

    Le point commun dans les blagues nombreuses qui prennent les Belges et les blondes pour « cibles » est le total décalage qu’il y a entre leurs actes, comportements et pensées, et les événements, ou autrement dit la réalité. Mais les cons ne sont pas toujours seulement où l’on croit. Disons plus précisément que la connerie ne touche pas que les individus. Quand une société tronque l’homme en faisant appel à ses pulsions les plus basses, quand elle réduit le monde a une partie de plaisirs, ou à un catastrophisme simpliste, où à un enfermement dans un travail aliénant (et toujours plus), quand elle crée incessamment des besoins, quand elle réduit la personne à une chose, quand elle soustrait l’homme à la réflexion pour le livrer à des agitations élémentaires, etc. alors on peut dire d’elle qu’elle est conne. Conne quand le principe d’un système est en même temps sa propre mort : la spéculation capitaliste se saborde elle-même. Elle ne voit pas, et ce depuis plus d’un siècle, que sa nourriture l’empoisonne. Conne quand le sens de la valeur est perdu, quand tout est tout et réciproquement. Quand un présentateur d’émission littéraire lit une « magnifique » phrase d’un livre, choisit pour sa valeur, et qu’on entend une envolée dans le genre : « Tes yeux brillent comme un soleil d’été », alors on se frotte le sens littéraire un peu abasourdi. Où est la littérature ? Partout. Conne quand on identifie la qualité et les chiffres des ventes, ce que certains médias ne manquent jamais de faire. Conne quand ce qui est médiatique est relayé par nous, les gens, parce que « vu à la télé ». Alors on achète, on suit le mouvement. Conne quand un petit nombre d’intellectuels, au sens très large du terme, sont irrémédiablement convoqués dans les médias pour donner leur avis sur tout, ou sur un point. Toujours les mêmes : sur le terrorisme, la politique, l’éducation, la crise, etc. Les mêmes. S’il faut parler de littérature, du plumage des oiseaux, de métaphysique ou de poissons rouges, le même. La connerie est ici une monopolisation sclérosée.

    Bien sûr, beaucoup d’entre nous participent à cela sans vraiment le vouloir, mais parce que c’est comme ça, une sorte de c’est ainsi, qui, sans faire de nous des gros cons, qui sont satisfaits et suffisants, font de nous des cons moyens, parce que sans l’idée, sans l’hypothèse, au moins, que cela pourrait être autrement.

    Mais attention ici de ne pas condamner la société et les médias en général sans considérer chacun d’entre nous. La société, entité désincarnée, serait la seule responsable, ce qui, du coup, déresponsabilise ceux qui y vivent. Ce serait trop facile. Car cette condition sociale n’est possible que parce que chaque citoyen y participe, la fortifie, la consolide. Il est facile par exemple de critiquer une chaîne de télévision dont les programmes sont ineptes, mais plus difficile de mettre en avant que cette chaîne a la meilleure audience. La responsabilité du spectateur est engagée car personne n’est obligé de regarder. Nous participons tous à la connerie ambiante. Et bien sûr nous sommes au courant de telle « information » dans tel magazine people, mais on sait que c’est bête, et en plus « on ne l’achète pas » on l’a vu dans la salle d’attente chez le dentiste. On se dédouane tout en participant à ces conneries.

    Ajoutons que la société a en effet besoin, pour s’assurer de son intelligence, de trouver des « têtes de cons » sur lesquelles elle va pouvoir, non seulement se défouler, mais aussi asseoir son intelligence. Or le comportement collectif dans le genre du troupeau qui pointe du doigt le « con » bouc émissaire est précisément l’attitude d’un con puisqu’elle est mécanique, impulsive, non réfléchie. Pour ce qui est des Belges et des blondes, les blagues sont souvent bon enfant, mais pas toujours, et d’autres « cons » font tout aussi bien l’affaire, des cons désignés le plus souvent par les médias qui ne voient pas ainsi le comportement de con qu’ils peuvent avoir. Quand on a défini un con, alors on a l’illusion d’être soi-même prémuni. La « cible » donne le sentiment que nous sommes en face d’elle, donc hors du champ de la connerie, de même que le bouc émissaire, en général, déresponsabilise fantasmatiquement tous les autres. Or, cette attitude est conne car elle perd de vue la réalité dans la mesure où cette bipolarité qui distingue une catégorie de cons et une d’intelligents est plus compliquée qu’on peut le croire. Penser que notre intelligence est assurée par la mise à l’index de cons (qu’ils le soient d’ailleurs ou non) est une ineptie car elle égare le regard hors de soi, elle fait diversion et empêche de prendre conscience de nos carences, de nos manques, de nos conditionnements.

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    La connerie et l’opinion

    Nous sommes tous plus ou moins persuadés de bien juger, de savoir et de comprendre les choses, si ce n’est en totalité, du moins en partie. On pense qu’on ne peut pas nous prendre pour des cons. Et pourtant, nous sommes tous à un moment ou à un autre victimes de nos opinions ou de la pensée unique qui s’impose. Elle s’impose en effet parce qu’elle est vraisemblable, qu’elle a des arguments, qu’elle n’est pas inepte sinon tout le monde, ou presque, s’en rendrait compte. Mais elle est malgré tout exclusive en ce qu’elle rejette a priori ce qui la relativise ou l’infirme. Une partie du réel lui échappe ainsi. Si la vraisemblance est un élément fondamental de l’argumentation, elle peut aussi être une menace directe en ce qu’elle peut influencer les esprits dans une persuasion dangereuse qui, emballée, ne voit plus rien d’autre. « Dans toute cette agitation, ce n’est pas la raison qui remporte le prix, mais l’éloquence ; et aucun homme ne doit jamais désespérer de gagner des prosélytes à l’hypothèse la plus extravagante, s’il a suffisamment d’art pour la présenter sous des couleurs favorables quelconques. » (Hume, Traité de la nature humaine.) Mais une hypothèse complètement farfelue rassemblera quand même moins de gens et moins longtemps qu’une hypothèse vraisemblable, vraisemblance qui fera passer l’hypothèse de son statut à celui de vérité fondée. Là se terre précisément la connerie. C’est dans ce passage qu’elle peut faire le plus de dégâts.

    Alors un con généralise en utilisant un principe à toutes les sauces, si l’on peut dire, ce qui mène souvent, voire toujours, à l’échec. Notons bien ici qu’un con, loin d’être un ignorant, a une connaissance, mais il la considère comme aboutie, universelle, nécessaire, définitive alors qu’elle ne l’est pas, ou qu’elle ne l’est qu’en partie. Un con croit savoir et ajoute ainsi à ses propos le contentement.

    L’opinion est souvent véhiculée par des clichés réducteurs qui ont pourtant la vie dure, et qui plaque sur le monde des formules simplistes qui vont pourtant orienter le regard posé sur les choses et les autres : les gros sont de bons vivants ; celui qui ne regarde pas dans les yeux est fourbe, etc. Elles figent la complexité du réel dans des cadres prédéfinis et clos. La connerie est liée par essence au simplisme. Dans un monde chaotique, angoissant, aléatoire, l’être humain semble spontanément rechercher une stabilité, une nécessité existentielle qui cadre, qui définit et qui ainsi rassure. Cela donne aussi le sentiment de contrôler les choses, d’avoir le dernier mot. Les formules précédentes qui figent un individu dans une caractéristique physique font croire que nous savons. Autre formule : il faut respecter toutes les cultures. Ainsi toute discussion est close. Aucune critique n’est possible. Tout est à prendre. Ni nuances, ni distinctions, ni remise au cause, ni analyse. Alors donc, si la violence, la soumission et autres, font partie d’une culture, il faut l’accepter. On peut, et on doit respecter les différences, mais cela ne signifie pas qu’il faille respecter tout ce qui fait partie d’une culture. Mais le savoir emballé et scellé rassure, et pas besoin de s’agiter. La mer est calme.

    Une idée reçue peut être une généralisation abusive qui s’exprime sous forme de formule. Les Américains sont cons. Voilà quand même un sentiment assez répandu en France, peut-être moins d’ailleurs depuis l’élection de Barack Obama. Enfin peut-être. La sentence évacue d’un coup toute réflexion puisqu’elle englobe en une unité des réalités qui s’opposent, puisqu’elle identifie l’universel et le particulier, comme on peut confondre l’unanimité et la majorité. Là on dit une connerie parce que la formule ne correspond pas à la réalité et qu’un peu de réflexion permettrait de s’en rendre compte.

    S’il fallait une devise à la connerie, celle-ci lui irait à ravir : Un point c’est tout. L’envolée tautologique : « Un voleur est un voleur. » « Les affaires sont les affaires » ; les proverbes : « Trop poli pour être honnête » ; les grandes « vérités » : « Tel père, tel fils », etc., marquent bien cet achèvement. Les choses sont ainsi de toute éternité, pour toujours, à jamais. Le point marque la fin d’une phrase. Mais le c’est-tout affirme qu’après le point il n’y a plus rien, le vide, le néant, la totale vacuité. ‘Un point c’est tout’ [3] désigne que tout l’Être est dans le jugement énoncé et qu’il est alors impossible de rajouter quelque chose. ‘Un point c’est tout’ signifie en d’autres termes : « Taisez-vous ! » j’ai « métaphysiquement » raison. Or cela va de pair le plus souvent avec une certitude suffisante, arrogante, dédaigneuse, méprisante. Le con est un gros-plein-de-satisfaction : « Avez-vous réfléchi quelque fois (…) à toute la sérénité des imbéciles ? La bêtise est quelque chose d’inébranlable, rien ne l’attaque sans se briser contre elle. Elle est de la nature du granit, dure est résistante. » (Flaubert, Lettre à Parain, 6 octobre 1850).

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    Un con ne manque pas d’intelligence et/ou de culture

    Et en effet, un con peut avoir de l’intelligence, mais il ne l’utilise pas à bon escient. Il est loin d’être enfermé dans l’idiotie qui rend inerte, puisqu’il parle, juge, prononce, agit, et les résultats peuvent être partiellement atteints, mais pas dans la globalité, car quelque chose lui échappe, et ce qui lui échappe relève souvent de l’ordre psychologique : prendre du recul avec soi-même. C’est souvent l’orgueil, la certitude de soi, la vanité qui mènent à la connerie. Comme l’écrit Robert Musil, la meilleure arme contre la bêtise est la modestie. Celui qui ne sait pas et qui se tait ; celui qui manque d’intelligence mais qui garde le silence n’est pas con.

    Un con peut être un spécialiste, un grand connaisseur. La connerie résidera alors dans l’absence d’humilité, qui tôt ou tard se retournera contre le vaniteux moqueur ou trop exigeant. Car si l’on exige de l’autre une même aptitude [4] que soi, un même savoir ; si l’on exige une obéissance aux règles, il convient alors de les respecter soi-même scrupuleusement. Celui qui exige une parfaite connaissance de l’orthographe et qui se moque d’autrui dans le cas contraire, et qui est pris en défaut, passera nécessairement pour un con. Il a perdu de vue son humanité et celle de l’autre, et ainsi, non seulement l’erreur toujours possible, mais aussi le respect. Il est alors détaché d’une partie du réel. Idem pour l’individu satisfait de lui-même, plein de certitude et de culture, mais il ne fait qu’énoncer des banalités, des écueils sans en avoir la moindre idée. La suffisance est le plus sûr chemin vers la connerie.

     La connerie et la complicité dans l’illusion

    L’illusion est un moyen qui évite la douleur, la souffrance, qui maintient nos désirs, nos passions, qui rassure. La démagogie, avec le cortège de populisme, de promesses et de séduction qui vont avec, existe depuis au moins les sophistes de la Grèce antique. Les politiques en sont férus. Nous le savons. Or cela dure depuis au moins deux mille cinq cent ans. Sommes-nous alors cons de continuer à croire en la parole des politiques ? Sommes-nous cons d’être séduits par un discours, par un personnage ? Nous avons un besoin bien particulier, celui de l’espoir. Nous avons besoin d’entendre un message d’espoir, un message optimiste qui porte l’avenir. Le discours astrologique va bien en ce sens. Une part de l’homme se met au centre des astres parce que l’idée d’un avenir meilleur est un besoin. Le monde angoissant fait naître la nécessité d’une « sortie », même fantomatique. Nous sommes demandeurs de bonheur. Nous aspirons aux bonnes nouvelles. Notre avenir est inconnu par définition. Or l’inconnu provoque l’angoisse, l’anxiété, surtout quand le présent offre peu de perspectives réjouissantes pour les années à venir. Le déséquilibre ressenti trouve donc un moyen de « redresser la barre » ; la tendance à la préservation de la stabilité s’appuie sur des déterminations astrologiques, mythologiques qui aident et qui requinquent.

    Et les formules creuses des politiques dans le genre : « il faut plus de justice ; il faut une politique qui prenne en compte nos concitoyens ; arrêtons la démagogie ; il faut une politique dynamique ; il faut plus de solidarité. » Ces formules sont vides, creuses, connes parce qu’elles ne donnent aucune information, parce que tout le monde, de Hitler à Mère Térésa, de Staline à tous les prix Nobel de la paix peuvent les prononcer. Et le politique, finalement, ne s’en rend plus compte (pas tous), ni même le parterre agité du public qui applaudit ces mots sans contenu et qui après cela s’étonne, et ce depuis « des siècles », que les politiques ne tiennent pas leurs promesses.

    La démagogie utilise le moyen le plus simple, le plus direct et le plus efficace : faire croire que l’équilibre sera soit préservé, soit recouvré, et ce sans problèmes majeurs. La démagogie s’active dans les moments de crise, donc dans l’urgence qui exige l’immédiat et le tout-de-suite. Une personne qui souffre psychologiquement entendra plus l’escroc qui donne une solution emballée, toute prête, extrêmement facile que l’être sérieux qui proposera une prise en charge plus longue et difficile. La souffrance ne souffre pas l’attente.

    Les troubles de la vie poussent à s’appuyer sur quelque chose, et la conscience se ferme un peu, fait obstacle au jugement qui lui donne toute la lumière. Entendre des promesses fait du bien, et nous nous laissons un peu berner par les mots, tout en sachant dans un petit coin pas très éclairé de notre conscience, et ainsi peu voyant, qu’il y a duperie. Quand la réalité veut s’imposer, nous nous attardons un peu dans l’illusion ; c’est plus agréable. Descartes l’évoque : « un esclave qui jouissait dans le sommeil d’une liberté imaginaire, lorsqu’il commence à soupçonner que sa liberté n’est qu’un songe, craint d’être réveillé, et conspire avec ses illusions agréables pour en être plus longuement abusé. » (Méditations métaphysiques).

    Nous sommes ici con cycliquement, par période, con dans un éternel retour, car c’est cette part humaine, qui échappe en partie à la raison, qui nous guide. Alors la méfiance, l’analyse, le recul, la réflexion restent inactifs, en stand by. C’est certes un « arrêt » provisoire (pas pour tout le monde), mais un provisoire qui dure sur une large échelle. Si la connerie est persistance, alors force nous est de constater que ça persiste. Un con s’accroche à l’illusion alors que tous les faits, toute l’expérience la révèlent au grand jour comme illusion.

    Mais qu’on ne s’y trompe pas, l’espoir dans un monde troublé qui nous porte à faire ou à dire des conneries n’est pas une excuse qui nous prémunit contre l’accusation. De même un fanatique, un fondamentaliste, un membre d’une secte, un dogmatique, un têtu, ou autres, peuvent avoir des raisons d’être cons, mais cela n’enlève rien aux conséquences de la connerie.

    L’être humain n’est pas guidé exclusivement par ses facultés rationnelles. Passion, désir, émotion, etc. sont une part importante de ce qu’il est. Quand cette part surpasse la raison dans un sens qui est plein d’illusions et d’erreurs potentielles ou réelles, alors nous pouvons avoir un comportement de con. Cela montre que la connerie est toujours présente, toujours prête à s’imposer, et que notre lucidité, notre ouverture au monde, que notre aptitude à rejoindre la réalité doivent demeurer vigilantes. Seul un être susceptible d’être intelligent peut être con. C’est en ce sens que Rousseau écrit : « Pourquoi l’homme seul est-il sujet à devenir imbécile ? » (Discours sur l’inégalité) Parce qu’il peut être intelligent, à savoir : juger, réfléchir, penser.

    L’intelligence fragile

    Qu’il s’agisse du gros con qui manque de psychologie élémentaire et de moralité dans ses relations avec les autres ; qu’il s’agisse du petit con suffisant qui méprise l’expérience et ce qu’il considère comme « has been », etc., on constate que la connerie est toujours un écart par rapport au réel, à ce qui convient, à ce qui est juste, précis, en relation avec les choses [5], écart qui ne devrait pas être dans la mesure où il est légitimement supposé que la personne a tous les moyens de ne pas être conne. La connerie est une inadéquation constante, têtue et surprenante qui sépare l’homme de lui-même, des autres et du monde. Elle est ainsi liée à la psychologie, à la morale, à la rationalité, à l’expérience. Si la connerie est un manque, elle est ce vide, ce déséquilibre qui sont une carence de l’intelligence. C’est dans la mesure où l’on est capable d’intelligence qu’on peut être con. Notre comportement, notre relation au monde est toujours menacée par la connerie précisément parce que le monde dans lequel nous vivons exige une adaptation. L’intelligence demeure alors en danger, en recherche perpétuelle pour maintenir un équilibre qui n’est pas donné a priori. Toute intelligence est risque, et tout risque est celui de la connerie.

    Mais ne perdons pas de vue que la raison, que la pensée n’est pas l’expression spontanée du comportement humain. Elle est construite, édifiée, et cela prend du temps, nécessite de l’éducation, un apprentissage et ainsi un effort. Nous ne sommes pas immédiatement portés à analyser, à peser, à réfléchir. Nous sommes bien plus enclins à suivre nos croyances, nos désirs, nos aspirations, nos espoirs, à entretenir les illusions, à suivre la facilité. La crédulité est première. Le doute second. Un con, d’ailleurs, ne doute jamais. Là est aussi le terreau de la connerie. Ce n’est pas alors la connerie qui devrait nous étonner, mais l’intelligence, car la première est facile, immédiate, alors que la seconde est difficile et lente. Toute l’éducation, toute la culture ont précisément pour objet de lui faire prendre le dessus alors qu’elle est dessous.

    Certes, mais n’y a-t-il pas une connerie consubstantielle à la raison ? Les principes rationnels ne sont-ils pas propres, en eux-mêmes, à dire des bêtises ? Si on les applique de façon rigide, aveuglément, oui, car on peut alors aboutir à des absurdités. La raison est alors suffisante, comme le souligne Alain Roger. Prenons le principe d’identité : A = A. Une chose est égale à elle-même. « Mais est-ce toujours aussi simple ? Prenons la tautologie : « un sous est un sou ». Elle en dit beaucoup plus que la simple répétition du sujet dans le prédicat. Il s’agit en réalité d’une sentence qui condense toute une idéologie de l’argent, celle de la petite bourgeoisie parcimonieuse et de la paysannerie avaricieuse (…) Du seul fait de se répéter dans la tautologie, il (le mot sou) devient l’expression et comme la devise de la bêtise. » [6] Mais précisément, la raison peut être conne dès lors qu’elle est suffisante, dès lors qu’elle abuse, qu’elle exagère. C’est l’utilisation dévoyée des principes rationnels qui mène à la connerie et non la raison elle-même.

    La connerie consiste à mépriser l’autre, à l’ignorer, à le déconsidérer. Elle consiste en un jugement et un comportement réducteurs, rigides, qui tronquent l’homme et le monde en identifiant la totalité du réel à l’un de ses éléments, jugement définitif, immobile, rigide, auquel s’ajoutent la suffisance, la vanité, l’immodestie. Elle consiste en une opinion banale, ordinaire et qui est considérée comme originale. La connerie consiste à porter un jugement définitif sur les choses, sûr de lui-même. C’est précisément parce que ce genre de fixité rassure, tranquillise par les bornes qui sont aussi des repères, que la connerie est toujours constamment là. La connerie consiste à « sauver son ego », « sauver sa culture », « sauver son intelligence », sauvetage qui est capable des pires absurdités et qui fait appel à la raison pour garantir sa position, mais qui l’utilise mal.

    1. Cet article n’est pas un résumé de mon livre Qu’est-ce qu’un con ? paru aux Editions pleins-feux en 2008, mais il apporte des éléments complémentaires.

     

    2. Nous considérons ici la guerre d’un point de vue technique. La connerie même de la guerre est une autre question.

     

    3. Il ne s’agit pas ici de la clôture du discours qu’on peut lancer sous le coup de l’énervement, mais de celle, tranquille, sûre d’elle, qui ferme le réel.

     

    [4. Qui ici n’est pas élémentaire.

     

    5. Nuançons. Celui fait le con peut avoir précisément pour but de souligner un élément du réel. Or on dit malgré tout qu’il fait le con parce qu’il donne en spectacle un comportement qui a les apparences d’un écart par rapport au réel, à la bienséance, aux règles morales et rationnelles, etc.

     

    6. A. Roger, Bréviaire de la bêtise, p. 53.

     

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