• L'homme au parapluie

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    Je suis un homme avec un parapluie.
    Et, devant moi, il y a un homme sans parapluie.
    Et il pleut.
    Et je me dis : mais pourquoi pleut-il toujours.
    Pourquoi, pourquoi la pluie ne s'arrête-t-elle pas.
    Pour moi c'est pas grave, bien sur j'ai un parapluie.
    Je peux me protéger de la pluie.
    Pas vrai Carmelo ?
    Mais lui pas, lui, il n'a pas de parapluie.
    Et il est là, sous la pluie.
    Alors, je pourrais donner mon parapluie à cet homme sans parapluie,
    c'est vrai.
    Mais dans une vision globale des choses, Carmelo et moi,
    on y a déjà réfléchi, ça ne changerait rien ;
    c'est à dire que nous resterions tout de même :
    un homme avec un parapluie et un homme sans parapluie.
    A la seule différence qu'à présent ce serait moi celui qui se mouille.
    Attention, parce que le fait que ce soit moi qui ai un parapluie,
    ça ne signifie absolument pas que je sois un violent.
    Vous le savez, n'est-ce-pas, cher monsieur ?
    Moi je me protège de la pluie parce que j'ai un parapluie,
    et que mon père, déjà, lui-même, avait un parapluie,
    et que mon grand-père, aussi, avait un parapluie,
    mon arrière-grand-père avait déjà un très très beau parapluie.
    Nous, nous sommes des hommes à parapluie,
    depuis vraiment, hé hé, plusieurs générations.
    Donc, vraiment, à part le problème de la pluie,
    qui est un vrai problème, cher monsieur,
    et que je comprends très très bien ;
    eh bien, il y a lien affectif avec le parapluie.
    D'ailleurs, Carmelo, je pense que cet homme, sans parapluie,
    est probablement le fils d'un autre homme sans parapluie.
    Je pense que son père n'avait pas de parapluie,
    Que son grand-père n'avait pas de parapluie,
    que son arrière arrière arrière grand-père, bref,
    je crois qu'ils sont sans parapluie depuis plusieurs générations.
    Donc, si les choses sont comme ça depuis plusieurs générations,
    pourquoi ça devrait être à moi, maintenant, tout à coup de les changer ?
    Surtout, je le répète, dans une vision globale des choses,
    Carmelo et moi on y a déjà réfléchi, ça ne changerait rien.
    On resterait un homme avec un parapluie et un homme sans parapluie.
    A la seule différence qu'à présent ce serait moi celui qui se mouille.
    Mais on pourrait être solidaire avec lui, Carmelo. On y a pas pensé à ça.
    Je pourrais être solidaire avec vous cher monsieur !
    On pourrait lui faire un don d'un euro par sms.
    On l'a fait avec les enfants pauvres, on l'a fait avec les trisos,
    avec la dystrophie musculaire, avec les aveugles.
    On pourrait aussi le faire avec lui.
    On pourrait le faire avec vous, cher monsieur !
    Vous savez, moi je suis de son côté.
    Je suis embarrassé par ma condition de privilégié.
    J'éprouve même de la compassion pour sa condition de défavorisé.
    Mais en revanche, je ne suis pas responsable de la pluie.
    Moi, j'ai juste un parapluie.
    Dans un certain sens je suis même, politiquement, solidaire avec lui.
    Vous pouvez demander à Carmelo, s'il y avait une manifestation organisée,
    s'il y avait une pétition à signer, n'importe quoi, je serais en première ligne.
    Mais me priver de mon parapluie, eh bien,
    ça renverserait la situation sans la résoudre.
    A quoi ça servirait de le couvrir lui, pour me découvrir, moi ? A rien !
    Le monde ne change pas, seule ta place dans le monde change.
    Maintenant l'homme sans parapluie s'avance vers moi.
    Je ne suis pas dupe, je sais qu'il veut mon parapluie.
    La compréhension ne lui suffit pas.
    La compassion ne le protège pas de la pluie.
    Évidemment, il veut tout. Il veut l'amour, et le parapluie.
    Je me défendrais, je me défendrais et,
    il ferait la même chose, j'en ai les preuves.
    Pourquoi est-ce que je devrais lui donner mon parapluie ?
    Carmelo, réponds moi franchement, très très sérieusement :
    Est-ce que tu crois que, si, lui, il avait un parapluie,
    il me le donnerait, le sien ?
    Non, absolument pas, s'il avait un parapluie il le garderait,
    bien sur, très jalousement, il le défendrait, exactement,
    comme je suis en train de défendre le mien.
    Mais il a de la chance, il a beaucoup de chance,
    parce que je suis un pacifiste moi, je suis un pacifiste.
    Vous avez de la chance monsieur,
    je ne suis pas un inconditionnel du conflit.
    Alors je vous permet d'être en dessous.
    Pas dessous le parapluie bien sur, mais sous mes pieds.
    Et là, ça signifie, tout de même, être sous le parapluie.
    Moi je suis un homme avec un parapluie.
    Lui il est un homme sans parapluie.
    Mais maintenant grâce à moi,
    eh bien il se protège de la pluie.
    Je ne nie pas, bien sur, que ma condition soit meilleur que la sienne,
    mais lui ne peut pas nier que sa condition, à lui, ne se soit améliorée.
    Par exemple : je mange un morceau de pain.
    Les miettes tombent. Eh bien lui il lèche le sol.
    Grâce à moi et ma disponibilité, il se protège et il se nourrit.
    Alors, je ne nie pas que il soit plus agréable, bien sur,
    de manger un morceau de pain plutôt que de lécher
    les miettes qui sont au sol, c'est évident.
    Mais, si lui mangeait un morceau de pain
    les miettes ne tomberaient pas vers le haut.
    Moi je n'aurais rien à lécher.
    Donc lui peut profiter de mes miettes ,
    et moi je ne peux pas profiter des siennes.
    La loi de la gravité est de ton côté, mon vieux.
    Je fumes une cigarette, je jette le mégot.
    Eh bien lui tire un dernier coup.
    Objectivement, je le sais, c'est plus agréable
    de fumer une cigarette plutôt que de fumer le mégot,
    Mais moi les cigarettes je les paye,
    alors que pour lui les mégots sont gratuits.
    Donc, en résumé : il se protège, il mange, il fume et,
    en échange, il reste là, en dessous, à ne rien faire. Rien.
    Mais puisqu'il est sous mes pieds, en fait,
    peut-être que, il pourrait me les masser.
    Quoi ? Ça ne se fait pas de penser,
    ça ne se fait pas de penser comme ça,
    évidement que ça ne se fait pas.
    Enfin, moi, je veux dire que je constate, juste objectivement,
    que ça ne lui demande aucun effort de lécher le sol,
    pour ramasser les miettes qui y sont, il pourrait, au passage,
    donner un petit coup sur mes chaussures.
    Carmelo, je me trompe ?
    Je voudrais juste lui rappeler qu'avant il était un homme sans parapluie,
    et que, maintenant, grâce à moi, sa condition s'est améliorée.
    Et ça signifie pas qu'il peut rester, en dessous,
    à ne rien faire et se la couler douce. Non.
    Bien sur, c'est pas amusant d'être sous mes pieds,
    mais c'est certainement plus amusant,
    d'être sous mes pieds, que d'être sous la pluie.
    En effet, maintenant, nous pourrions affirmer que nous ne sommes plus :
    un homme avec un parapluie et un homme sans parapluie;
    nous sommes celui qui est au-dessus et celui qui est en-dessous.
    Et je suis celui qui est au-dessus.
    Et je chie, parfois, sur celui qui est en-dessous.
    J'imagine qu'il est pas content.
    Mais qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse, moi ?
    Ça m'arrive toujours après avoir fumé, ça me stimule.
    Et puis j'ai mangé un gros morceau de pain.
    Ma mère m'a toujours dit :
    si ça rentre d'un côté, ça doit sortir de l'autre.
    C'est un fait naturel.
    C'est comme la pluie,
    A vrai dire, c'est comme la pluie.
    La pluie tombe.
    Les miettes tombent.
    Les mégots tombent.
    La merde aussi tombe.
    Tout tombe, cher monsieur.
    C'est la loi de la gravité.
    Maintenant celui qui est en-dessous se lamente.
    Il se lamente, exactement, comme quand il était sous la pluie.
    Et maintenant que je lui ai permis d'avoir un abri sous mes pieds
    avec un tas de miettes et de mégots, eh bien, il se lamente de nouveau.
    Il y a des gens qui ne sont jamais contents.
    Tu vois ce que je veux dire, Carmelo ?
    Ces gens là, tu leur donnes un doigt, ils te prennent le bras.
    Qu'est-ce qu'il veut celui d'en-dessous ?
    Il veut changer le monde ?
    Ça lui va pas comment vont les choses ?
    Le monde ne change pas.
    Seule ta place dans le monde change !
    Sous la pluie ou sous mes pieds, moi je suis solidaire avec toi.
    J'en ai fait les preuves, je t'ai laissé un abri.
    Maintenant tu te lamentes parce que je te chie dessus ?
    Si sous mon cul il y avait eu le sol, moi, j'aurais chié sur le sol.
    Sauf que sous mon cul il y a toi.
    Il y a toi qui fumes les mégots.
    Il y a toi qui lèches les miettes.
    Il y a toi qui te protèges de la pluie.
    Et si ça ne te plaît pas, vas-t-en.
    Vas-t-en, vas-t-en sous la pluie.
    Tu sais combien ils sont sous la pluie ?
    Il sont des dizaines, des centaines, des milliers.
    Certains prétendent qu'ils sont même plus d'un milliard sous la pluie.
    Et sous mes pieds il n'y a pas assez de miettes pour tout le monde.
    Il n'y a pas assez de place, il n'y a pas assez de mégots.
    Vous savez le danger est grand.
    La situation devient compliquée.
    Nous risquons de tous finir sous la pluie,
    ceux avec un parapluie et ceux sans parapluie.
    Alors je prie.
    Je prie le plus grand fabricant de parapluie, le grand parapluiseur.
    Je le prie d'interrompre immédiatement la fabrication de parapluie,
    et de se mettre à fabriquer des fusils.
    Des fusils pour nous, les hommes avec un parapluie.
    Et des fusils aussi pour les plus volontaristes des hommes sans parapluie.
    Les plus volontaristes, d'entre-eux, seulement, qui accepteront de défendre notre parapluie contre tous ces terroristes.
    Les plus volontaristes, d'entre-eux, qui accepterons de se faire chier dessus,
    pourvu qu'ils trouvent une place sous nos pieds avec un tas de miettes et de mégots.
    Nous sommes les hommes avec un parapluie mais aussi avec un fusil.

    La charrue trace le sillon, mais c'est l'épée qui le défend !!!

    (Ascanio Celestini – Discours à la Nation – L'homme au parapluie.)

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