• Le geste sacré - Y. Tardan Masquelier

     

     

    Si les postures représentent le plus visible, le plus tangible, du travail corporel, elles n'ont de raison d'être qu'en fonction d'effets puissants, parce qu'ils mettent en jeu des énergies, dont le corps est le siège, mais qui le dépassent très largement. Les maîtres indiens ont toujours été attentifs à ces effets, dont ils reconnaissaient sans réticences la réalité. Car ils n'étaient pas, comme nous, partagés entre deux conceptions du corps : l'une, scientifique, qui assigne aux organes des fonctions précises et limitées ; l'autre, subjective, qui perçoit obscurément que « être incarné » a une signification plus large. Pour nous, il y a souvent conflit entre les deux, et reconnaître la présence, au plus profond de notre chair et de notre ossature, d'un niveau vital qui n'est accessible ni au scalpel ni aux méthodes les plus sophistiquées d'observation, ne nous est pas aisé.

    Ce niveau vital, l'Inde l'appelle sûkshma sharîra, « le corps subtil », et elle le conçoit comme la réserve d’organisation du corps dense, qui en dépend pour sa santé et son équilibre. Mais cette dépendance n'est pas totale, dans la mesure où il est possible d'exercer une influence sur ce plan profond. Les fondateurs du yoga ont estimé que la respiration, les gestes ou positions des mains, les vibrations sonores introduisaient à un espace intérieur fait de « souffles », de flux, de courants aux orientations diverses, qu'il fallait à la fois suivre dans une certaine forme de lâcher prise, et discipliner pour accéder à une expérience plus consciente et plus vaste de soi-même et du monde.

    Une expérience plus consciente : les « énergies » sont de même nature que les émotions ou les pensées. Y toucher, c'est rencontrer l'interface du corps et de la psyché, là où ils se joignent comme l'avers et le revers d'une unique réalité. « Le souffle, c'est la conscience, et la conscience, c'est le souffle » dit la Kaushitaki Upanishad (III, 3). Une expérience plus vaste : l'espace intérieur n'est pas clos sur lui-même, et le corps indien n'a rien à voir avec les poupées russes auxquelles on le compare parfois. Si le plan subtil doit être cherché à l'intérieur, il débouche en fait sur autre chose à travers le vide (âkâsha) qu'il ménage, le « trou » (kha) qui perce tout être et le relie au cosmique. Je vois là une étonnante conception du corps, très ancienne, puisque déjà aux VIIIème ou VIIème siècles avant notre ère, la Chândogya Upanishad proclamait : « Aussi vaste que l'espace qu'embrasse notre regard est cet espace à l'intérieur du cœur (…) le ciel et la terre y sont réunis, le feu et l'air, le soleil et la lune, l'éclair et les constellations » (VIII, 1, 3).

    En raison de la rencontre, au plus obscur du corps, avec la dimension cosmique, elle-même œuvre du divin, le yoga se différencie d'avec une gymnastique de bien-être – à quoi la modernité le réduit souvent – ou d'avec une ambition fakirique – qui a été la grande tentation de certains ascètes indiens. Si le yoga constitue une voie de libération, s'il est « spirituel », c'est bien parce qu'il travaille avec ce subtil qui jouxte le divin.

     

    Ysé Tardan Masquelier

    Extrait tiré de la Revue Française de Yoga – Juillet 2004

     
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