• Le temps du yoga - Isabelle Morin Larbey

     

     

    ... ou la lenteur retrouvée  

    Dernière nouvelle : nous voici dotés d’un yoga du troisième type, dit « rapide ». Ce nouvel habillage, répondant au diktat de la mode de la vitesse et du tout tout de suite, voudrait transformer cet apprentissage millénaire en fast food de la pensée orientale, une sorte de « recette au yoga hyper-performant ». Très tendance outre-Atlantique, il est de bon ton d’accélérer les enchaînements posturaux, au détriment parfois de la plus élémentaire prudence articulaire et musculaire, sans parler de la respiration. Il existe aussi des concours de yoga, le dernier record étant de sept postures en trois minutes, organisés en Inde et autres lieux. Là, nous sommes dans le domaine de la prouesse physique, et pourquoi pas, mais assez éloignés de la dimension réelle de cette discipline qui est plus célèbre que connue.

    Le yoga nous vient de loin, et depuis longtemps. C’est une discipline née en Inde il y a quatre mille ans environ. Ce mot sanscrit veut dire joindre, réunir, mettre ensemble, et la forme la plus répandue en Occident en est le hatha-yoga, soit l’union de la lune et du soleil, rendant les opposés complémentaires. C’est une philosophie universelle et non une religion. La pratique va consister à harmoniser le travail du corps, du souffle et du mental, afin de réunifier l’être humain que nous sommes. Notre champ d’expérience sensorielle étant le corps, c’est avec lui que nous découvrons le monde qui nous entoure, aidés de la respiration qui va s’harmoniser avec le mouvement, et guidés par l’attention portée au geste et au souffle. Les deux mots-clefs de la pratique du yoga sont l’aisance et la fermeté, mais le maître-mot qui sous-tend l’ensemble est : lenteur. Le propos sera d’allonger le souffle et de ralentir le geste.
    Les moyens pour y parvenir sont très simples :

    • d’abord, une attention portée à la respiration pour prendre conscience de la façon dont elle se place et s’organise dans la cage thoracique et l’abdomen ; si elle est courte ou longue, saccadée ou fluide…

    • dans un deuxième temps, on ajoute un mouvement du corps (des bras, par exemple) et l’on va tenter de faire coïncider ce mouvement avec la respiration.

    • troisième temps : celui de l’allongement de l’expiration, car plus on va vider les poumons, plus on va pouvoir les remplir… ! Et, de là, le geste se ralentit, la posture est tenue, la lenteur s’installe, entraînant une meilleure oxygénation des muscles et des organes, l’échange sanguin/gazeux se faisant lentement et tranquillement. D’où une sensation de dilatation du corps tout entier, d’un espace intérieur senti, agrandi, et d’une longueur de temps étirée.

    L’autre étape consistera à proposer de compter les quatre temps de la respiration, pour les combiner entre eux et obtenir des effets de dynamisation ou d’intériorisation, mais toujours dans le « faire lentement ». D’ailleurs, il est intéressant de noter que l’élève avancé fera moins de postures dans un temps donné qu’à ses débuts. La lenteur fait son œuvre, donnant l’intensité de la durée et de la tenue.

    En évoquant l’intensité, une question peut poindre : qu’en est-il de la personne lymphatique ou qui « lambine » ? Cette attention portée au geste et au souffle va la recentrer, la densifier, la remobiliser, en l’obligeant à être présente dans une dynamique et à la ramener à une fermeté dans l’instant.

    A l’instar du yoga, la lenteur n’appelle ni la mollesse ni le retard, elle évoque la maturité et l’épanouissement. Le monde actuel nous pousse parfois à oublier une évidence : être vivant, c’est être fait de chair et de souffle ; et, pour que l’enfant, le petit de l’homme, puisse grandir, il lui faut du temps : ni trop, ni trop peu, le temps juste de la gestation du corps (l’incarnation) et de l’esprit (le spirituel). Ce n’est pas en tirant sur un brin d’herbe qu’il poussera plus vite, il risque bien au contraire de se casser.

    Le respect de notre propre rythme est source d’équilibre, de juste place, de juste attitude. C’est dans cet espace-temps respectueux de notre être profond que peut se faire la rencontre et l’ouverture à nous-même, à l’autre, au tout-autre.

    Cette lenteur vécue, expérimentée, savourée sur le tapis de yoga, nous offre les fruits de la pratique, même si nous ne les recherchons pas : entre autres, la persévérance et la patience. Après chaque posture répétée, tenue dans une durée précise — proposée par l’enseignant ou par nous-même —, il vient un temps d’observation où les sensations peuvent émerger, se faire jour, où nous nous mettons à l’écoute de notre corps. S’il y a une accélération du rythme cardiaque et du souffle, nous sommes allés trop loin : un effort trop grand à « vouloir faire » la posture au détriment de la fluidité et de l’aisance. De même, rester en deçà de nos possibilités — la vigilance nous le signale car elle s’amenuise, voire disparaît au profit de quelques rêveries insondables — nous entraîne à un laisser-aller qui n’a rien à voir avec le lâcher prise… C’est peut-être là, à ce moment précis, que le yoga prend toute sa dimension : nous sommes disponibles à ce qui est, sans jugement, juste dans l’accueil et la vigilance.

    Il en est de même pour le souffle qui accompagne et rythme les postures. Il est fait de quatre temps : inspir, suspension plein, expir, suspension vide. Dans la tradition indienne, il est dit que nous avons un certain nombre de respirations qui nous sont allouées lors de notre naissance ; à leur terme, nous « rendons notre dernier soupir », d’où l’intérêt de ralentir et d’allonger celles-ci afin de vivre plus longtemps !

    Au delà de cette belle histoire, nous pouvons entendre l’importance du souffle, de son ajustement dans la durée. L’inspir et l’expir, les suspensions nous mettent en « creux » et en « plein » ; à chaque instant nous sommes dans cet acte fondateur de notre humanité : nous donnons de nous-mêmes en expirant, nous recevons de « l’autre » en inspirant. Donner, recevoir : nous sommes faits pour cela, et l’éternité est liée à cette présence au présent. Ces suspensions sont des silences de la respiration. Et s’il y a silence, il y a écoute. Je peux entendre. Je peux entendre que ce temps étiré, cette lenteur sont féconds, vivifiants. La patience est au rendez-vous : dans la répétition des gestes elle est ardeur, densité, rigueur, mais aussi tendresse et lâcher-prise. Et tout doucement, comme une évidence, ce qui m’anime et me porte pendant une séance de yoga va déteindre sur la vie de tous les jours : plus d’attention portée au quotidien, car il y a un véritable intérêt à en observer les détails, source de joies infimes parfois, mais si précieuses ; moins de tensions, car je suis habituée à identifier et à dénouer celles du corps ; du recul face aux menus désagréments ; mais aussi une façon d’être un peu plus capable de se « tenir debout » dans les turbulences inévitables de l’existence.

    Alternance, rythme, temps nécessaire au dialogue intérieur et extérieur, goût de la lenteur.

    Mais l’air du temps — si j’ose dire — n’est-il pas à la vitesse ? Et cette vitesse ne me prive-t-elle pas de cet air respiré ? Elle m’empêche de savourer, de penser, et peut mener parfois au dérapage incontrôlé ; et, de là, à la souffrance et au mortifère.

    Qu’y a-t-il entre toi et moi ? Le souffle lentement déroulé. Et entre souffle et souffre, il y a une lettre de différence, une lettre qui change tout : du « r » du plaisir d’avoir au « l » du désir d’être.

    Cette « heure lente » nous offre du temps, de l’espace, du silence, et cette découverte incroyable de ce que nous sommes dans notre corps, notre cœur, notre tête.

    Riches de cette lenteur retrouvée qui nous ouvre la porte des joies de la vie, et à l’opposé de ce monde sur médiatisé en état d’urgence perpétuel, ne soyons plus des attachés de presse, mais des détachés de hâte, donnons du temps au temps. Ah ! la bonne heure…

     

    Isabelle Morin-Larbey

    Extrait de « A nos lenteurs ! », Etudes 2/2005 - www.cairn.info/

     

     

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