• Une définition du yoga

     

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    Texte d'Alain Bonnet pris sur: http://www.yogalyon.com/textes/page-textes.html

     

    La pratique du Yoga c’est un retournement substituant :

      la posture juste à la performance
      la conscience du corps à l’image du corps
      l’attention à l’objectif
      la détente profonde à la tension
      le non-effort à l’effort
      la présence à la culture de la sensation.

     La pratique du Yoga c’est un retournement qui nous invite au non-faire, nous qui sommes plongés dans l’agitation, au silence, nous dont le mental n’est jamais au repos. A notre esprit conditionné par la pensée dualisante, elle se présente comme un paradoxe constant : rigueur et spontanéité, intensité et détente profonde, détermination et abandon.

    75576099966418478_7d2nd1Dy_f.jpg La finalité du Yoga

     En Inde, dans le sens large, le mot Yoga s'entend de toute voie menant vers la vérité. Dans cette perspective le mot Yoga signifie alors réintégration dans l'Unité. En ce sens la musique, la danse comme tout système de méditation sont des Yogas.

     Ce qui nous concerne davantage c'est le Yoga dans le sens du travail corporel, celui qu'on appelle Hatha-Yoga. Ultimement, la finalité de ce travail corporel sera la même, à savoir l'expérience de l'Unité. Cependant cette expérience emprunte une voie particulière : celle qui consiste à éveiller l'énergie cosmique qui réside dans le corps, la Kundalini Shakti. L'éveil de cette énergie requiert un travail de transformation du corps ; dans ce but sont enseignées les postures, appelées asanas, et les techniques de respiration appelées pranayama. Le développement de la concentration et le calme mental sont deux éléments indispensables dans cette voie

     Telle est la finalité du Yoga dans le cadre d'une culture datant de 3 millénaires. Pour chacun de nous la finalité est celle qui correspond à nos aspirations. Au commencement, le plus souvent il y a le besoin de se détendre, celui, de renouer avec le corps et de reprendre contact avec son être profond, avec la vérité de soi-même. Ces aspirations sont plus ou moins conscientes lorsque l'on commence la pratique du Yoga ; elles traduisent un total retournement par rapport aux valeurs sur lesquelles fonctionne la société, elles sont un retour vers l'essentiel, vers ce qui donne sens à la vie que nous sommes.

     En rapport avec ce travail corporel, il est important d'insister sur les deux tendances qui traversent le Yoga, sans doute depuis les origines.

     Le premier courant consiste à transformer le corps, par la pratique des postures et de la respiration ; cette transformation agit sur la conscience qui est à son tour modifiée, c'est-à-dire affranchie de ses limites. Il s'agit d'un processus, donc le temps est nécessaire. L'enseignement traditionnel développe une pédagogie destinée à faire franchir les diverses étapes de ce processus.

     Le second courant nie le processus : c'est l'expérience du corps elle-même qui est la transformation. Il n'y a donc aucune fin en soi, aucun objectif, seulement l'attention, le présent. L'attention n'est pas mentale, elle est globale et relève de tout notre être : elle exige une grande lucidité, car il n'y a attention véritable qu'au moment où nous sommes libres de tout conditionnement. C'est cette attention qui transforme ce qui doit l'être. Il n'y a donc pas processus mais une transformation, une mutation radicales, instantanées. Le temps n'intervient pas. Ce courant est représenté par l'enseignement de Krishnamurti : "le premier pas est le dernier pas".

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    Dans quelles dispositions pratiquer les postures ?

     Le texte qui fonde la pratique du Yoga s'appelle les Yoga Sutras; la phrase célèbre des Yoga Sutras est la suivante : "sthira sukha asanam" ce qui signifie : la posture est ferme et souple. Nous sommes au cœur d'un paradoxe, d'un côté la fermeté, la volonté, la rigueur; de l'autre côté, la souplesse, la détente. Ou encore nous pourrions dire l'effort et le non-effort, la volonté et le lâcher-prise.

     Une posture doit être effectuée de façon très précise, laquelle peut être différente d'une personne à l'autre; prendre la posture requiert aussi un effort, un acte de volonté. La posture juste restructure le corps : elle rééquilibre, redresse la colonne, ouvre la cage thoracique, les ceintures pelvienne et scapulaire. Il y a en cela une rigueur, une exigence. Cette rigueur, cette exigence nous structurent intérieurement; cela est particulièrement important à l'époque actuelle. Une rigueur excessive conduirait non plus à une structure vivante mais à la rigidité. Il y a donc une intelligence dans le travail postural.

     L'intelligence s'exprime également dans l'art de prendre et maintenir une posture sans tensions. Pouvons-nous décider d'être parfaitement détendus ? Nous ne le pouvons pas, mais nous avons tous l'aptitude à prendre conscience des tensions qui sont présentes, qu'il s'agisse des muscles des mâchoires, du dos ou de la crispation des orteils. Cette attention amène la détente, elle est écoute, une écoute globale à laquelle tout le corps et tout l'être participent.

     La tradition distingue ainsi sthira asanam, la posture dans la fermeté, sukha asanam, la posture prise dans la détente, et gurum asanam. Cette dernière est la posture qui conjugue naturellement sthira et sukha, fermeté et résolution des tensions. Dans la pratique nous commençons par sthira, la fermeté qui crée la structure à partir de laquelle nous serons aptes à diriger notre attention dans le sens de sukha : d'abord l'accent est mis sur la rigueur ensuite sur l'écoute. Dès le départ il y a un dosage entre ces deux pôles; ce dosage est fonction de la personnalité de chacune et de chacun.

     Dans mon enseignement je propose cette démarche selon une pédagogie qui s'appuie sur les points suivants :

     La rigueur : l'attention est placée dans la façon juste de prendre la posture. Ce n'est pas l'objectif qui compte, il ne s'agit pas d'aller le plus loin possible mais de la façon la plus juste possible.

     L'écoute : elle est globale, ce sont tous les sens qui sont en éveil. Dans cette écoute globale, totale, dans cette attention les tensions corporelles se dénouent, la respiration devient calme et le mental s'apaise.

     La primauté de la respiration : il ne s'agit pas de faire d'abord la posture puis de plaquer de la respiration sur cette posture ; dans un premier temps la respiration est calme, sans tensions, donc régulière et profonde ; dans un second temps la posture se déroule sur la trame de cette respiration, en accord avec elle.

     La neutralité : il ne s'agit pas non plus de rechercher des sensations ou de plaquer des sensations sur les postures. La neutralité signifie que nous ne sommes pas investis émotionnellement dans l'action, par conséquent nous sommes libres ; dans le cas de la posture nous sommes libres d'observer, d'être présents. Les émotions et les sensations, qui leur sont liées n'ont pas à interférer dans nos postures. La culture occidentale considère les émotions et la vie sensorielle comme l'expression de notre personnalité et encourage celle-ci. Pourtant il n'en est rien : les émotions, les sensations et les impressions nous subjuguent et en définitive, si nous sommes tous convaincus de diriger nos vies, ce sont bien ces émotions, ces sensations et ces impressions chaotiques qui la dirigent.

     Le rythme : la régularité du rythme dans la posture et dans la succession des postures est fondamentale : les fonctions corporelles sont basées sur des rythmes qui relient le corps à ceux qui ordonnent l'univers.

     L'impeccabilité : les trois derniers points sont contenus dans les deux premiers. La notion qui résume cette attitude, cette démarche est l'impeccabilité. Celle-ci ne signifie pas la perfection, elle signifie que l'on place toute son attention, sa vigilance dans la mise en œuvre de ces 5 points. C'est à la portée de chacun contrairement à la perfection.

     Nous pouvons tous être attentifs à la façon juste dont nous prenons une posture, à rester dans notre rythme, sans tension, grâce à une respiration juste; ceci amène naturellement la neutralité dont nous sommes alors pleinement conscients. A ce moment nous faisons l'expérience de ce qui est hors du temps, nous laissons le fini pour l'infini, ce que la tradition a exprimé de nombreuses façons.

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    Relaxation et détente profonde

     Le yoga traditionnel n’envisage pas, comme c’est le cas dans les cours en Occident, de séance de relaxation à la fin de la série de postures, et rarement des moments de relaxation entre les postures.

     - Dans l’absolu, la relaxation a lieu d’être dans la posture, pas après. La nécessité de se détendre après une posture, indique que celle-ci n'a pas été effectuée de façon appropriée. En définitive c'est le mental qui a conduit la posture et non la sagesse du corps. Le mental est dominé par l'inquiétude ; l'inquiétude constitue la substance du mental. C'est pour cette raison qu'il est toujours pressé, passant sans cesse d'une activité à l'autre : le non-faire lui est insoutenable. Dans ces dispositions, on ne peut qu'effectuer une posture avec un cortège de tensions, et ensuite plaquer sur celle-ci de la relaxation.

     - Dans la réalité de chaque jour, les personnes qui pratiquent le Yoga, aujourd’hui, et pas seulement dans les pays occidentaux, vivent dans un tel état de stress que la relaxation finale leur est indispensable. Cependant la relaxation, que ce soit entre les postures ou après celles-ci, favorise la rêverie et la culture des sensations ; ceci est totalement étranger au Yoga.

     Pour ces raisons, je préfère le terme et le concept de détente profonde qui me semblent beaucoup plus justes. La relaxation est une technique, elle utilise la suggestion, une certaine forme de rêverie, et cultive les sensations. La détente profonde n’a rien à voir avec une technique, elle procède d’une sagesse, donc toute suggestion est exclue. Elle fait appel à la réalité, qu’elle ratifie simplement. C’est donc un ancrage dans le réel. Cultiver l’irréel, c’est-à-dire, la rêverie et les sensations, et cultiver le réel, cela conduit à des résultats opposés.

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     Quelle place accorder aux émotions ?

     Cette question revient souvent ; nous sommes tous, à un moment ou un autre, confrontés à des émotions qui nous envahissent, sans savoir que faire, et surtout sans pouvoir faire quelque chose.

     Le Yoga classique, traditionnel, a une vision négative des émotions, à tel point qu'il enseigne le contrôle de celles-ci. A l'opposé la psychologie occidentale propose leur intégration. Il est évident que vivre dans le contrôle n'est pas vivre dans la liberté. Intégrer les émotions représente une acceptation, mais le fait même de devoir les intégrer, les fixe comme une problématique, donc, le conflit subsiste.

     Avant de déterminer quoi faire, observons quelle est la nature de l'émotion. Les émotions sont nombreuses, toutefois, la tradition indienne en fait un classement en 9 émotions, parfois 8 ou 10 selon les textes. Ces 9 émotions représentent les formes multiples, de l'émotion fondamentale qui est une. Lorsque nous sommes calmes et attentifs, nous percevons nettement que chaque sensation porte une charge émotionnelle : toute sensation est émotion (peur, tristesse, joie, etc...). En réalité la vie est émotion, constamment. Cette émotion, sous ses multiples expressions, est corporelle, elle est d'abord et avant tout ressentie. Nous le savons bien lorsque l'estomac se noue, la gorge se serre ou au contraire, lorsque la poitrine se dilate.

     Le problème commence dès lors que nous donnons une dimension psychologique à l'émotion, sous l'impulsion du mental. On cherche donc à analyser, expliquer les émotions. Cependant, l'analyse ne donnera jamais une connaissance totale, profonde, elle restera toujours une connaissance superficielle, car restreinte aux limites étroites du mental.

     Nous le découvrons, l'émotion a besoin d'être ressentie, vécue dans une corporalité libre, sensible. Il s'agit d'une écoute, non-mentale, sans intention, sans direction. Cette écoute non-intentionnelle est ce que j'appelle la neutralité. Celle-ci ne consiste pas en l'absence d'émotion ou à une prise de distance vis-à-vis de celle-ci. Reprenons le terme, elle est écoute non-intentionnelle. Pour le moi, l'ego, ceci est insupportable, car dans cette écoute, dans ce silence, dans ce non-faire, l'ego n'est plus. D'où les résistances, les peurs qui font obstacle à cette écoute.

    Cependant, dans l'aspiration, la neutralité grandit, s'impose ; alors la nature profonde de l'émotion se révèle en tant que créativité. La créativité n'est pas l'imagination. Laisser libre cours à cette "folle du logis", rechercher l'originalité, cela n'est pas la créativité mais juste l'affirmation de l'ego. La créativité est l'essence de l'être, de la conscience, au même titre que la joie, le silence, la compassion.

    Face aux émotions, il n'y a donc pas quelque chose "à faire" ; il s'agit de laisser vivre l'émotion dans le ressenti, la clé est la neutralité.

    Yoga et thérapie

    La question suivante est souvent fréquemment posée : celle de la posture ou la technique de yoga spécifiques à une pathologie physique ou mentale particulière.

    Le yoga n'est pas une thérapie, encore moins une psychothérapie ou une thérapie émotionnelle ; il n'est pas davantage une technique d'épanouissement personnel. Le yoga ne se range pas au rayon des techniques ou des méthodes, aussi nobles ou efficaces soient-elles.

     Le monde moderne s'est bâti sur le culte de l'individu, dont le corollaire est l'efficacité. La valeur suprême est en conséquence de s'affirmer en tant que personne, ce qui signifie réussir professionnellement et posséder toujours plus. Pressentant que cela n'est pas le bonheur, encore moins la joie, l'homme moderne a une nouvelle exigence, l'épanouissement personnel.

     Ainsi chacun se livre à une compétition effroyable, la vie devient une lutte de tous les instants, l'autre devient l'adversaire. Il faut trouver des techniques, des méthodes, pour toujours plus d'efficacité, et pour retrouver un équilibre, les deux termes étant contradictoires. Quel équilibre peut-on espérer dans ces conditions ? Qui veut voir la réalité telle qu'elle est ? Le culte moderne de l'individu est une tyrannie et l'avidité pour les possessions matérielles une aliénation. Le stress est l'expression de notre lutte incessante.

     Le Yoga n'est pas de l'ordre de l'avoir mais de l'être, il n'est pas une technique, mais une profonde sagesse, ce qui signifie que l'approche de l'être humain qu'il propose est un tout. Il ne divise pas la vie en morceaux, avec une technique pour telle partie, et une autre pour telle autre partie. Il nous fait grandir dans l'être. Si à un moment ou un autre une thérapie s'avère nécessaire, alors on suit une thérapie, quelle qu'elle soit, physique ou psychologique, mais en sachant pourquoi on le fait, et ce que l'on fait. Le Yoga n'est pas fait pour résoudre nos problèmes. Par contre, il amène à approfondir notre sensibilité, celle-ci est corporelle avant tout, alors qu'une corporalité tissée de tensions s'exprime par la sensiblerie ou l'indifférence. Dans sa globalité le Yoga fait éclore la connaissance de soi, connaissance non-mentale qui s'enracine dans une corporalité consciente, vivante, sensible. Dans cette connaissance de soi et dans la créativité d'une véritable sensibilité, les problèmes n'ont plus d'actualité.

     Les idées sont souvent des dictatures, celle de l'épanouissement personnel particulièrement. Pourtant cette idée est absurde : comment peut-on s'épanouir seul ? Ce serait monstrueux. Le Yoga ne propose pas de devenir autre que ce que l'on est, ou meilleur. Il amène à la disparition de l'individu. Il libère de l'illusion d'être une personne. Nous sommes en effet pathétiquement attachés à ce que nous considérons comme notre identité : le corps et le mental.

     

     

    201676889532676802_PZhiz81s_f.jpg  La connaissance de soi

     La spiritualité n’est ni une question de connaissances livresques, ni une question de sentimentalité, encore moins un syncrétisme facile et naïf. Certes les livres ont beaucoup à nous apporter, l’ouverture du cœur est essentielle mais n’a rien à voir avec un quelconque romantisme spirituel. Toutes les traditions ont leur valeur, mais aussi leurs limites.

    Le mot spiritualité est un mot piégé ; je préfère parler de connaissance de soi et de perception de l’intemporel, du sacré.

    Le mot méditation est aussi un mot piégé, à notre époque qui déforme et avilit toute chose. Selon Krishnamurti, la méditation est cet espace où l’on explore son propre moi ; cette plongée au fond de soi-même ouvre à cette réalité au-delà de soi et de tout, que l’on peut appeler le sacré.

     La spiritualité, la méditation, commencent par l’exploration de soi. Il ne s’agit cependant ni d’une thérapie, ni d’une technique d’épanouissement personnel, encore moins d’idées ou de théories. La plupart des enseignements traditionnels ont transmis cette connaissance de soi, sous des formes contingentes à leur époque et à leur culture. Aujourd’hui, l’enseignement de Krishnamurti me parait extrêmement adapté au monde moderne, parfaitement cohérent et d’une grande profondeur.

     Une démarche de Connaissance de soi n’a pas grand-chose à voir avec des techniques, par nature limitées, mais elle fait appel à l’observation, à l’art de voir, d’écouter. Certaines approches de psychologie, fondées sur l’analyse, nous proposent de nous adapter, de nous amender ; ici il est question d’autre chose, d’une révolution intérieure, d’un changement radical. Ceci parce que l’exploration de soi, la connaissance de soi, fondées sur l’observation, amènent à une perception globale, non-mentale, non-conceptuelle, de notre véritable nature ; cette perception nous libère des images, des croyances, des impressions latentes et des nœuds émotionnels qui nous asservissent.

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    Discipline

     La discipline est nécessaire pour apprendre, par exemple à jouer d’un instrument de musique, ou encore les mathématiques.

    Mais est-elle nécessaire sur le plan psychologique ? Peut-on avancer dans le yoga ou la connaissance de soi sans discipline ? La spontanéité ne serait-elle pas préférable ?

     Nous avons tous besoin de nous structurer, sans doute davantage aujourd’hui, dans un monde qui perd ses repères, qu’autrefois. Sans structure nous ne pouvons bâtir. La discipline, dans un premier temps nous oblige à nous structurer. Puis vient un moment où elle devient restriction : alors, ou bien elle devient un refuge pour éviter de faire face à la vie, ou bien la rigidité gagne le corps et le mental.

    Cette évolution est le signe du mauvais usage que nous avons fait de la discipline. Nous l’avons extériorisée en tant que règle imposée par l’extérieur. Cet extérieur peut être notre propre moi qui a intégré une règle qu’il s’impose à lui-même, dans une sorte de refoulement. Nous aurions dû intérioriser la discipline, la rendre vivante, la comprendre, non comme une règle, une obligation morale. Alors elle n’est plus une obligation, mais une nécessité, elle fait partie de l’art de vivre. La discipline extériorisée fait de notre vie une succession de tâches considérées comme des corvées ; intériorisée, la tâche devient joyeuse, et la vie devient spontanéité, liberté, et non plus restriction, revendication.

     Tout est appelé à se transformer. Ce que nous ne transformons pas nous sclérose et nous limite. Ainsi la discipline peut être un carcan, cependant elle peut devenir un moyen, indispensable, vers la liberté et la créativité.

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    Est-il possible de ne pas avoir d’image ?

     La question est essentielle : nous ne communiquons pas vraiment car nous avons une image de nous-mêmes, et nous nous accrochons à cette image, l’autre aussi a une image de nous, forcément différente. Nous ne communiquons pas car le dialogue s’établit d’image à image. Toute image est fausse, toute image est donc un mensonge.

    Nous avons également des images de la réalité, nous ne sommes pas en contact, ou en de rares moments privilégiés, avec la réalité telle qu’elle est, le "ce qui est", selon l’expression de Krishnamurti.

     L’image c’est du passé, dans le présent il n’y a pas d’image. C’est donc un concept, souvent marqué d’une charge émotionnelle intense. Pourquoi ? En cause, il y a le désir d’être quelqu’un ; être, dans le sens plein du terme, et être quelqu’un, cela est antinomique : dès que je suis ceci ou cela, je ne "suis" plus vraiment, je me suis objectivé. Le désir d’être reconnu, d’être quelqu’un, on peut dire aussi le désir de devenir, ce désir est sans cesse à l’œuvre. Il nous faut le reconnaître, sinon nous nous piégeons nous-mêmes constamment.

    Ce désir d’exister étouffe un autre désir qui est en nous : le désir, l’aspiration à être vrai. En nous observant, ce qui frappe c’est que le désir d’exister se traduit par une activité inquiète et obsédante de la pensée, alors que l’aspiration à être vrai engendre le silence, le calme. Voici donc la clé : se demander s’il est possible de ne pas avoir d’image c’est en fait poser la question suivante, la pensée peut-elle cesser ? Il n’y a pas de méthode, de technique. La pensée cesse spontanément lorsque l’aspiration à être vrai vit en nous, elle se renforce constamment quand le désir d’exister prend les commandes. Les méthodes, les techniques conduisent à renforcer l’emprise de l’ego, donc de la pensée. Elles peuvent donner l’illusion du silence, mais elles ne peuvent que réprimer la pensée pour un temps. Toute technique nous fait vivre dans la restriction. Ce n’est pas l’effort qui nous transforme, qui nous libère, c’est seulement la prise de conscience. L’effort vient de l’ego, mais la prise de conscience ne peut pas venir de l’ego, sa condition c’est l’abdication de l’ego. Avoir le courage de voir la réalité telle qu’elle est, cela seul suscite la prise de conscience.

    La pensée est conditionnée, elle est un automatisme. Elle a son rôle dans le domaine pratique, mais dans le champ psychologique elle représente l’activité de l’ego : par le fait de penser, celui-ci maintient son existence, tout au moins il en donne l’illusion. Quand je ne pense pas, je n’ai pas d’image, alors je ne "suis" pas en tant que "je", en tant que moi séparé, qu’existence individuelle. Je ne suis pas, du point de vue de l’ego.

     Dans cette absence de moi, il y a seulement observation ; dans l’autre sens nous pouvons dire lorsque nous observons vraiment, ce qui requiert toute notre attention, toute notre énergie, alors le moi, l’ego est absent, la pensée a cessé. Nous ne pouvons penser et observer en même temps. Dans l’acte de penser il y a dualité : le penseur et la pensée. Dans l’acte d’observer il n’y a plus de dualité, l’observateur et la chose observée, puisqu’il n’y a plus de moi ; il n’y a plus que l’acte d’observer. Alors "je" suis présent, mais ce je n’est pas le moi, l’individu séparé. Il n’est pas personnel.

     Nous sommes habités par le passé, donc nous ne sommes jamais neufs ; seul le neuf peut être en contact avec la réalité, toujours neuve, qui ne peut jamais être figée dans une image, dans une idée. La vraie question c’est l’observation : je ne peux pas poser la question ainsi : comment observer, car il s’agit alors d’une méthode et je retombe dans le comment, qui est toujours une question fausse. Mais nous prenons conscience des conditions requises par l’observation : elle doit être sans mobile. Tout mobile vient de l’ego, tout mobile cache un intérêt. "On ne voit bien qu’avec le cœur" dit le Renard dans Le Petit Prince. Le cœur c’est la sensibilité profonde, le sentiment profond, l’émotion profonde, qui sont impersonnels, ce n’est pas la sensiblerie, ni l’émotivité, ou une quelconque forme de romantisme religieux ou sentimental, qui proviennent de l’ego. Ce n’est pas ce que le monde actuel entend sous le terme émotion, qui n’est le plus souvent qu’une forme d’excitation. Le Shivaïsme cachemirien le décrit comme "Spanda", le frémissement.

    L’observation est contemplation.

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     L'effort et l'énergie

     L’action nous demande le plus souvent un effort, l’attention exige elle aussi un effort souvent plus grand. L’attention est nécessaire pour observer la réalité de la vie, pour prendre conscience de la vérité de nous-mêmes ; l’action se doit d’être juste.

    Les voies spirituelles, et les morales, mettent l’accent sur l’effort personnel. Le Shivaïsme non-duel du Cachemire met l’accent sur l’ardeur, l’élan ; Krishnamurti lui aussi rejette l’effort et insiste sur la passion, laquelle dans son vocabulaire correspond à l’ardeur du Shivaïsme. Pour l’un comme pour l’autre, cette passion, cette ardeur sont une expression de l’amour.

     Il est clair que l’effort est issu de l’ego ; il est peu productif et revêt un caractère prométhéen. L’être humain qui se situe, au moins temporairement hors de cette dimension de l’ego, cet être humain est dans le courant de la vie, et l’énergie est l’expression de la vie. L’énergie ne s’épuise jamais, elle déplace les montagnes. Il est essentiel de ne pas confondre l’effort et l’énergie, cela dans le cadre de l’action, comme dans celui de la méditation, que l’on donne à ce mot le sens traditionnel d’une pratique d’intériorisation, ou le sens que lui attribue Krishnamurti, celui d’observation : observation de notre conscience, de la pensée et de ses mécanismes, une observation de la vie, qui revêt une dimension contemplative.

     Qu’il s’agisse d’action ou d’attention, en général nous devons recourir à la discipline ; mais celle-ci requiert l’effort. C’est ainsi que nous procédons, car c’est ce qui nous a été transmis. L’attitude juste n’est évidemment pas de se faire violence, mais d’éclairer, d’examiner pourquoi on n’a pas envie d’accomplir cette action, ou d’exercer son attention. Probablement, découvrirons-nous un manque de clarté, une confusion, qui plombent l’énergie et l’empêchent d’agir.

    201676889532672057_JeTXzeo3_f.jpg  Le libre arbitre

     Le libre-arbitre est une idée récente, apparue avec la philosophie des Lumières, qui exalte l’individu et la liberté. Mais qu’est-ce que la liberté ? Elle est bien difficile à définir. S’agit-il de circuler librement, de faire ce que l’on veut ? On ne peut jamais faire tout ce qu’on voudrait, ce serait d’ailleurs catastrophique.

     Le libre-arbitre est l’un des pivots sur lesquels sont rendues les décisions judiciaires. Chacun évoque souvent son libre-arbitre, mais il est intéressant de se rappeler que c’est une revendication récente, que la tradition orientale dans son ensemble est convaincue qu’il n’existe pas. Evidemment la notion de libre-arbitre est la conséquence logique de la primauté de l’individu, et plus fondamentalement de la conviction que nous sommes des êtres individuels.

    La science nous apprend que nous sommes toute l’évolution de l’espèce, que nous sommes l’humanité. La psychologie nous montre que nous sommes habités par nos parents, et au-delà par notre lignée généalogique. Dans ces conditions, pouvons-nous nous considérer comme des individus ? Où réside alors notre liberté ?

     La conception bourgeoise, matérialiste et étriquée de la liberté ne vaut vraiment pas la peine. Du point de vue de la pensée indienne, l’ignorance de notre vraie nature est la cause de toutes les souffrances. La liberté c’est donc la connaissance non-mentale de notre véritable identité, qui n’est pas individuelle, mais cosmique, puisqu’il s’agit du Soi, l’ultime Réalité non duelle : "tu es Cela" disent les Upanishads.

    Le Shivaïsme, en particulier dans le Vijnana Bhairava Tantra, indique qu’une voie d’accès à cette prise de conscience passe par l’entre-deux, l’Instant intemporel. La non-dualité implique la discontinuité : c’est la mémoire qui donne une continuité au temps, une persistance et une identité au moi. Ainsi il y a un espace entre l’inspiration et l’expiration, entre deux pensées, entre deux perceptions. Ces espaces sont autant d’occasions de prendre conscience de la nature du vide qu’ils représentent. Le vide, l’espace, par essence intemporels, sont le Soi.

    D’un point de vue psychologique, la revendication à devenir, à exister, à s’affirmer est tout le contraire de la liberté, c’est une restriction, un enfermement. La liberté advient lorsque le désir d’être en tant que moi nous a quittés. Rien ne fait plus obstacle alors à la plénitude de la vie.

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  • Commentaires

    4
    Samedi 18 Janvier 2014 à 18:45

    Bonsoir Nat,

    Je trouve l'article assez complet, mais il est vrai que les mots ne disent rien. Ce sont juste des repères  dans lesquels il ne faut pas se fixer. Il nous appartient d'y trouver un écho ou pas.

    Sans les mots, que serai-je?

    3
    nat
    Mardi 14 Janvier 2014 à 20:11

    Hey!


    en parcourant tous ces mots je me suis dit que tant qu'on a besoin de définir le yoga on ne sait pas ce qu'il est; et c'est parce qu'on ne sait pas ce qu'il est qu'on a besoin de savoir ce qu'il pourrait être dans les mots des autres. Il pourrait être yoga ou gayo ou goya(ve) et ça ne changerait rien : c'est parce que je me définis comme chercheur yoguique que je ne peux me connecter à la source de ce qu'il est,  qui n'est pas le mot "yoga" ni aucun des mots qui réfèrent au blabla sur le MOT. Tous ces gens qui écrivent sur le yoga n'en connaissent rien, pour la plupart. ce sont des baratineurs de morale; à fuir, pour moi. L'abandon... abandon des recettes, des formules, abandon des mots chargés de sens, des techniques, des finalités, de ceux qui disent savoir, juste assis...


    amitié


     


    nat


     


     

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    Lundi 13 Janvier 2014 à 23:22

    C'est de Alain Bonnet.

    Bonne semaine Daniel

    1
    Lundi 13 Janvier 2014 à 16:44
    Daniel

    Est il possible de savoir qui a écrit ce texte?

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